22 juin 2026

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Une délégation de la TBI a participé à une conférence de trois jours à Paris, du 15 au 17 mai 2026. Organisée par un comité d’organisation comprenant le groupe italien Lotta Comunista et le NPA-R français, cette conférence a rassemblé plus de 30 organisations. Ci-dessous est le texte de notre communication écrite (envoyée aux organisateurs début mars), sur laquelle s’est appuyée notre intervention concernant le thème principal de la discussion : « Militarisation impérialiste et guerre sociale contre le prolétariat mondial ».
En anglais: Inter-Imperialist Rivalry & the Tasks of Proletarian Socialists
Lorsque le premier ministre canadien Mark Carney a pris la parole au Forum économique mondial de Davos en janvier dernier, il a semblé prononcer l’éloge funèbre de l’empire américain, dont il ne reconnaît l’existence qu’au moment même où celui-ci paraît entrer en agonie. Plutôt que de se contenter de célébrer l’ordre impérial d’après-guerre, il a admis qu’il reposait depuis toujours sur une imposture — un « mensonge » que des « puissances intermédiaires » comme le Canada, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou la France ont repris à leur compte parce qu’il servait leurs propres intérêts. Carney a tenté de convaincre les représentants d’un ordre américain finissant de s’éloigner d’un monde illibéral morcelé en une multitude de « forteresses ». Ces propos ont trouvé un écho dans toutes les capitales européennes, où les dirigeants cherchent à faire face non seulement aux droits de douane imposés par leur « allié » de Washington, mais aussi aux menaces du président américain Donald Trump de prendre le contrôle du Groenland et à ses velléités de retrait d’Europe afin de laisser aux Européens le soin d’assumer la guerre par procuration menée par les États-Unis et l’OTAN contre la Russie en Ukraine.
L’intégration des puissances impérialistes « intermédiaires » dans l’empire américain est profonde. Ces puissances dépendent de la technologie américaine, des marchés américains et du dollar, et elles sont étroitement arrimées au complexe militaro-industriel et de renseignement des États-Unis par l’intermédiaire de l’OTAN et d’autres dispositifs institutionnels (par exemple les Five Eyes, l’AUKUS ou le Quad). Ainsi, malgré les dommages considérables infligés à leurs économies, et malgré l’aspiration à ce que Carney a appelé une « rupture » avec les États-Unis, ces États demeurent prisonniers des structures de domination impériale américaine. Il n’est donc guère surprenant que la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et, oui, le Canada aient tous publié des déclarations de soutien, quoique parfois réticentes, à la guerre américano-israélienne contre l’Iran, alors même qu’il existe des divergences notables entre les intérêts matériels des capitaux européens et américains quant au degré de déstabilisation du Moyen-Orient jugé acceptable et au renchérissement des coûts de l’énergie qu’ils sont prêts à tolérer afin de consolider l’hégémonie régionale d’Israël et de contenir l’influence de la Russie et de la Chine.
Cela signifie-t-il que nous vivons dans un monde où la rivalité inter-impérialiste a été surmontée ? En 1914, Karl Kautsky suggéra dans son ouvrage « Ultra-Impérialisme » que « le résultat de la guerre mondiale entre les grandes puissances impérialistes pourrait être une fédération des plus puissants, qui renoncent à leur course aux armements » :
« Ainsi, d’un point de vue purement économique, il n’est pas impossible que le capitalisme puisse encore traverser une autre phase, la traduction de la cartellisation en politique étrangère : une phase d’ultra-impérialisme, contre laquelle nous devons bien sûr lutter aussi énergiquement que contre l’impérialisme, mais dont les périls vont dans une autre direction, non dans celle de la course aux armements et de la menace à la paix mondiale. »
Il est indéniable que la guerre froide avec l’Union soviétique, cimentée par des soulèvements anticoloniaux et la création d’États ouvriers déformés en Chine, Yougoslavie, Cuba, Vietnam et ailleurs, a conduit à quelque chose comme « une sainte alliance des impérialistes », comme l’a dit Kautsky. Pourtant, bien que ce cadre soit resté plus ou moins intact pendant huit décennies, y compris après la contre-révolution soviétique de 1991, le concept d’ultra-impérialisme a toujours échoué à comprendre la nature de l’impérialisme.
La perspective socialiste prolétarienne a trouvé son expression la plus profonde et la plus cohérente chez Lénine et ses camarades du parti bolchévique. Pour Lénine, l’impérialisme n’est pas d’abord une « politique », mais un stade du développement capitaliste à l’échelle mondiale. Il appartient à la nature du capitalisme moderne, dans sa phase monopoliste, d’enserrer le monde entier dans des circuits de valorisation du capital soutenus par la contrainte économique et par la projection de la violence d’État. Or cette intégration croissante du marché mondial engendre, paradoxalement, une divergence accrue des intérêts entre les différents États impérialistes. Le caractère inégal du développement capitaliste — visible non seulement dans les écarts qui séparent les grandes puissances des pays subordonnés, mais aussi entre les grandes puissances elles-mêmes — déstabilise périodiquement l’ordre mondial :
« Aussi, les alliances "inter-impérialistes" ou "ultra-impérialistes" dans la réalité capitaliste, et non dans la mesquine fantaisie petite-bourgeoise des prêtres anglais ou du "marxiste" allemand Kautsky, ne sont inévitablement, quelles que soient les formes de ces alliances, qu’il s’agisse d’une coalition impérialiste dressée contre une autre, ou d’une union générale embrassant toutes les puissances impérialistes, que des "trêves" entre des guerres. »
—Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916
La rivalité inter-impérialiste était la plus vive à l’époque du protectionnisme et du colonialisme ouvert, mais elle a persisté sous une forme discrète après la Seconde Guerre mondiale, à l’époque d’un empire de « libre-échange » centré sur les États-Unis. Alors que les entreprises américaines surpassaient la plupart de leurs rivales, leurs planificateurs impériaux évitaient le protectionnisme (toujours sélectivement, toujours hypocrite, comme l’admettait Carney) et les colonies formelles, l’impérialisme américain cherchant à percer les empires vacillants de la Grande-Bretagne et de la France, dont les « possessions » étaient déjà en révolte. Alors que Washington tentait d’écraser les mouvements indépendantistes qu’il considérait comme « devenant communistes », et que le régime mondial de « libre-échange » était toujours soutenu par la menace et l’exercice occasionnel de la force militaire, le capital américain recherchait principalement un arrangement flexible et « libéral » pour une exploitation brutale des néocolonies.
Ce cadre ne pouvait indéfiniment résister à des dynamiques inégales de croissance et de développement ; il se disloque désormais à un rythme remarquable. Les entreprises américaines continuent d’occuper une position dominante, mais nous ne vivons plus à l’époque d’une suprématie américaine sans partage. L’essor économique de la Chine lui a conféré un poids considérable dans les affaires mondiales, avec des investissements déployés à l’échelle de la planète. Elle est devenue une grande puissance industrielle et un partenaire commercial de premier plan. La Russie, redevenue il y a près d’un quart de siècle une puissance impérialiste, demeure relativement arriérée mais joue un rôle croissant dans le système mondial. Sur le plan intérieur, le capitalisme américain est exsangue ; il n’est plus que l’ombre de lui-même. Même le secrétaire d’État américain a reconnu l’existence d’un monde « multipolaire ».
Le mépris de Trump pour les institutions américaines mises en place après la Seconde Guerre mondiale comme instruments de prospérité et de projection de puissance inquiète nombre de capitalistes américains. Mais sa préférence pour des rapports « transactionnels » avec les alliés impérialistes des États-Unis et avec les pays subordonnés correspond davantage aux réalités objectives d’un impérialisme américain en déclin, qui cherche désormais à préserver sa position par le protectionnisme et par une emprise plus directe sur le Sud global. Cette stratégie échouera tôt ou tard, mais elle ne débouchera pas sur un nouvel ordre international « libéral ». Elle ne fera qu’accélérer des évolutions analogues vers le protectionnisme et vers une domination plus exclusive des pays pauvres par les impérialismes « intermédiaires », ce qui aiguisera les rivalités inter-impérialistes et conduira, à terme, à une guerre inter-impérialiste. Les classes dirigeantes des puissances impérialistes intermédiaires soutiennent peut-être les États-Unis dans la guerre contre l’Iran, mais, comme dans le cas de la guerre en Ukraine, elles s’en servent pour justifier le réarmement, qui prépare déjà les conditions d’une « rupture » avec Washington.
En effet, il est inconcevable que la confrontation entre un impérialisme américain en déclin et une Chine en ascension ne débouche pas sur de profondes ruptures et sur la formation de blocs rivaux. Si des figures comme Starmer, Macron ou Merz ne peuvent pas se retourner frontalement contre la puissance qui les malmène, la bourgeoisie dispose d’autres forces politiques en réserve. Dans un contexte marqué à la fois par les pressions d’une guerre tarifaire menée par les États-Unis et par la perspective d’une dépression mondiale provoquée par une guerre au Moyen-Orient, la formation d’un bloc avec, par exemple, la Chine et la Russie nécessiterait de nouveaux régimes dans les pays impérialistes, dirigés par des partis d’extrême droite tels que l’Alternative für Deutschland en Allemagne ou le Rassemblement national en France. D’autres reconfigurations de l’ordre mondial sont possibles, mais la perpétuation indéfinie du statu quo au sein du camp impérialiste ne l’est pas.
Parmi les libéraux, les sociaux-démocrates et même bon nombre de socialistes révolutionnaires autoproclamés qui devraient pourtant le savoir, le terme « impérialisme » en est venu, depuis la Seconde Guerre mondiale, à désigner simplement l’« empire américain ». Cette idée kautskyste d’« ultra-impérialisme » n’est pas seulement une lecture impressionniste erronée de la situation ni une méconnaissance de l’impérialisme ; elle procède, au fond, de l’abandon de la conviction selon laquelle la classe ouvrière internationale est capable d’accomplir sa mission historique : exproprier les capitalistes et ouvrir, par sa dictature de classe, la transition vers le mode de production communiste. Ainsi, au lieu de reconnaître, par exemple, que la guerre en Ukraine est un conflit par procuration entre l’impérialisme occidental et l’impérialisme russe, dans lequel les travailleurs doivent adopter une position défaitiste dans les deux camps, de nombreuses organisations socialistes qui se veulent « anti-impérialistes » en viennent à espérer qu’une victoire russe affaiblit les États-Unis. De même, au lieu de voir dans l’instabilité mondiale actuelle le prélude à l’émergence de blocs impérialistes rivaux appelés à s’affronter dans une guerre mondiale, beaucoup de socialistes tiennent pour intrinsèquement progressiste le simple fait d’exiger que leur propre État impérialiste se retire de l’OTAN dominée par les États-Unis.
À la Tendance bolchévique internationale, nous cherchons à jouer un rôle catalyseur dans le regroupement des forces révolutionnaires autour d’un programme communiste rigoureux. Les dimensions internationales d’un tel programme doivent s’ancrer dans une opposition cohérente à l’impérialisme et comporter les tâches suivantes :